Ouvrir un établissement pharmaceutique en France

À Chartres, Novo Nordisk déploie un plan de 2,1 milliards d’euros pour doubler la surface de son site de production d’ici 2028. Une décision prise au siège, au Danemark.

Mais en Europe, aucune activité pharmaceutique ne se lance ni ne s’étend sur la seule décision d’un siège social : ouvrir un établissement, l’étendre ou le modifier passe par une autorisation préalable. 

En France, c’est l’ANSM qui exerce cette mission : l’obtention de cette autorisation conditionne la mise en oeuvre du projet industriel, dossier à l’appui. C’est souvent là, et non sur la stratégie, que les projets calent.

Que l’on soit un grand groupe international qui installe ou étend une filiale, une biotech qui internalise son exploitation ou un façonnier qui ouvre une nouvelle activité, la logique est la même : tout se joue sur la capacité à prouver à l’ANSM que l’organisation pharmaceutique en place maîtrise réellement son activité. 

Qu'est-ce qu'un établissement pharmaceutique ?

En droit français, un établissement pharmaceutique est à la fois un lieu et un statut réglementaire attaché à une activité précise, encadré par les articles R. 5124-2 et suivants du Code de la santé publique. Une même entreprise peut cumuler plusieurs statuts. Parmi les principaux :

  • Fabricant : production de médicaments (forme sèche, stérile, biologique…).
  • Importateur : importation de médicaments en provenance de pays tiers.
  • Exploitant : activité qui recouvre l’information médicale, la publicité, la pharmacovigilance, le suivi des lots, la gestion des réclamations et des retraits. C’est le statut clé des filiales commerciales.
  • Dépositaire, grossiste-répartiteur ou distributeur en gros : stockage et distribution pour compte de tiers ou en propre.

Chaque activité suppose sa propre autorisation. Ouvrir un établissement pharmaceutique, c’est donc obtenir de l’ANSM le droit d’exercer une (ou plusieurs) de ces activités, en démontrant que l’on dispose des moyens humains, techniques et organisationnels pour le faire dans le respect des bonnes pratiques (BPF, BPD, BPPV…).

La procédure : une autorisation préalable, pas une simple déclaration

Point fondamental, souvent sous-estimé par les équipes venues de pays au régime plus déclaratif : en France, l’ouverture est soumise à autorisation préalable. On ne peut pas démarrer l’activité puis régulariser. Les grandes étapes :

1. La désignation d’un Pharmacien Responsable (PR). C’est un prérequis absolu : aucune demande d’autorisation d’ouverture ne peut aboutir sans PR désigné. Le PR est une personne physique, pharmacien, personnellement et pénalement responsable, dotée d’une autorité réelle sur les opérations pharmaceutiques. Ce n’est pas une signature de complaisance : c’est le pivot du dossier.

2. Le dépôt via la Démarche Numérique (DN). Depuis le 1er janvier 2020, toutes les demandes relatives aux établissements pharmaceutiques se font exclusivement par l’outil Démarche numérique de l’ANSM.

3. L’instruction, dans un délai de 90 jours. Le délai légal d’instruction est de 90 jours à compter de la réception de la demande. Une période de recevabilité de 30 jours maximum démarre également à compter de la réception de la demande. Le délai de transmission des pièces manquantes est de 5 jours.

4. En cours d’évaluation, le délai d’instruction peut être suspendu lorsque l’ANSM demande des pièces complémentaires, pouvant retarder ainsi la délivrance de l’autorisation.

5. Une procédure accélérée, mais ciblée (60 jours). L’ANSM propose une procédure dérogatoire d’instruction accélérée à 60 jours au lieu de 90, réservée aux établissements fabricant des médicaments nouveaux et/ou innovants. Pour en bénéficier, il faut présenter son projet au moins 3 mois avant le dépôt (à l’adresse dédiée ipplf@ansm.sante.fr) et satisfaire aux critères d’éligibilité. Une anticipation qui, quand elle est possible, fait gagner du temps.

À noter aussi : le futur établissement doit être préalablement enregistré dans le système européen SPOR/OMS (dénomination et adresse), faute de quoi aucune autorisation ne peut être générée dans EudraGMDP.

L’objectif du dossier est clair : permettre à l’ANSM d’évaluer, y compris sans inspection préalable des locaux, l’adéquation entre l’organisation mise en place et les exigences réglementaires. Tout repose donc sur la qualité de la démonstration écrite.

Pourquoi un dossier est refusé (ou renvoyé) : les vraies causes

Un dossier non satisfaisant conduit à un refus ou, plus fréquemment, à des allers-retours en cours d’instruction qui peuvent repousser l’ouverture de plusieurs mois. Ce qui coince rarement, c’est la théorie ; ce qui coince, c’est la preuve de la maîtrise. L’ANSM attend du demandeur qu’il démontre non seulement une connaissance approfondie de l’activité revendiquée et de ses contraintes, mais aussi une parfaite conscience de ses points critiques et les moyens adaptés pour les maîtriser.

Les principaux points de vigilance :

La responsabilité pharmaceutique mal incarnée. L’ANSM est sensible à  l’organigramme et à toutes les relations que le PR doit avoir en interne et/ou en externe pour pouvoir exercer concrètement sa responsabilité.

La sécurisation et l’adéquation des locaux. Locaux, flux, zones de stockage, conditions de conservation : l’organisation décrite doit être cohérente avec l’activité revendiquée.

Le respect des GxP. Système qualité, procédures (SOP), auto-inspections, gestion des déviations et des CAPA : l’existence d’un système documentaire vivant est attendue, pas un habillage.

La maîtrise de la chaîne d’approvisionnement et de la distribution. C’est un point sur lequel les exigences de l’ANSM se sont nettement renforcées ces dernières années : maîtrise des conditions de transport (chaîne du froid, sérialisation, sécurisation), traçabilité, gestion des ruptures.

La maîtrise des sous-traitants. Dépositaires, prestataires logistiques, activités externalisées de pharmacovigilance ou de certification des lots : l’entreprise doit démontrer qu’elle pilote réellement ses sous-traitants (cahiers des charges, indicateurs, réunions, audits).

Dans la quasi-totalité des refus et des retards, le dénominateur commun est le même : un écart entre ce que l’organisation prétend maîtriser et ce qu’elle démontre réellement.

Le nœud du problème : la tension entre « corporate » et « local »

C’est ici que se joue l’essentiel, et c’est ce que l’exemple d’un grand groupe international illustre parfaitement. Quand un siège européen, américain, suisse ou japonais par exemple pilote l’implantation d’une filiale française, deux logiques s’affrontent :

La logique corporate cherche la standardisation et l’efficience : procédures globales, systèmes qualité groupe, QP et fonctions support mutualisées à l’échelle régionale, décisions d’approvisionnement centralisées, contrats-cadres signés au siège. C’est rationnel économiquement et parfaitement légitime.

La logique locale française, elle, est non négociable sur un point : le Pharmacien Responsable français doit disposer d’une autorité réelle et personnelle sur les opérations pharmaceutiques conduites en France. Sa responsabilité est individuelle et pénale ; elle ne se dilue pas dans un organigramme matriciel. L’ANSM veut voir qui décide, en France, sur les sujets critiques : mise à disposition, rappel de lot, arrêt de commercialisation, pharmacovigilance, réponse à une inspection.

Les frictions classiques qui fragilisent un dossier :

  • Un PR français court-circuité par des décisions prises au siège (retrait de lot, gestion d’une rupture) sans qu’il en ait la maîtrise formelle.
  • Des procédures groupe rédigées en anglais, pensées pour un autre cadre réglementaire, qui ne collent pas aux exigences françaises et ne sont pas déclinées localement.
  • Une pharmacovigilance ou une information médicale centralisée à l’étranger, sans démonstration claire du lien et des responsabilités au niveau français.
  • Des contrats de sous-traitance signés au niveau global, que l’établissement français « subit » sans pouvoir démontrer qu’il en pilote la qualité et sans avoir accès en direct au sous-traitant.
  • Un calendrier dicté par le siège incompatible avec le délai d’instruction de l’ANSM.

Le rôle d’un dossier bien construit est précisément de réconcilier ces deux mondes : montrer que le modèle opératoire du groupe est respecté tout en garantissant que la responsabilité pharmaceutique s’exerce pleinement au niveau français. Ce n’est pas un exercice de traduction :  c’est un exercice d’architecture réglementaire.

Un dossier qui se démontre, pas qui se déclare

Ouvrir un établissement pharmaceutique en France n’est pas une formalité administrative : c’est la démonstration écrite et opposable que l’organisation locale maîtrise son activité et ses risques. Les grands groupes qui investissent massivement en France le savent : un plan industriel à plusieurs milliards ne dispense jamais de cette preuve. Et c’est précisément à la frontière entre les standards du groupe et les exigences françaises que se gagnent, ou se perdent, les dossiers.

Dirona Consulting vous accompagne dans votre projet d’ouverture d’établissement Exploitant : cadrer votre projet, structurer un dossier recevable dès le premier dépôt, incarner ou sécuriser la responsabilité pharmaceutique (Pharmacien Responsable ou intérimaire), articuler proprement le local et le corporate, et vous préparer aux échanges avec l’ANSM. Avec plus de 25 ans d’expérience en industrie, des grands laboratoires aux start-ups biotech, en passant par les filiales de groupes internationaux, Dominique Patrone vous accompagne en intervention directe ou en externalisation.

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